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Le flamenco rouge du "Cabrero"

Publié par ATIPICOS Y UTOPICOS le 17/01/2010

Le flamenco rouge du "Cabrero"

LE MONDE | 14.01.10 // José  Dominguez Muñoz, "El Cabrero" (le chevrier) répond de son nom d’artiste à son office : il garde les chèvres dans son village natal d’Aznacollar, province de Séville.Depuis ses débuts (1970), le Cabrero n’a changé ni de silhouette ni de ligne. Chapeau et boots de western spaghetti, barbe courte, chemise et jean noirs, T-shirt carmin, foulard vermillon, il commence tête inclinée vers la terre, lance une voix terrible, et bientôt chante avec ses bras, ses mains, ses ongles. Renversant au passage micro, pied, chèvres, cochons, poulets. Micro qu’il réinstalle à la diable, non sans avoir terrifié un petit technicien accroupi. Après quoi, il finit par planter l’engin sur sa chaise, et lui debout : "Agua !"
De "solea" (la forme profonde) en "malagueña rondeña" - "Picasso fit en sa peinture bien mieux que Dieu ", quel blasphème, Seigneur ! -, de revendication ("je suis un cantaor de gauche") en "toná" a cappella célébrant les poètes assassinés par le franquisme, le Cabrero déboulonne un par un les clichés qu’inspire le flamenco. Il est loin d’être le seul. Et même s’inscrit dans une lignée dont on ne veut rien savoir. Communiste, anarchiste, convaincu que "le capital, la monarchie et les curés " engendrent l’inégalité, il chante au soir de sa mort pour le philosophe Daniel Bensaïd (1946 - 2009).
Se connaissaient-ils ? Oui et non, comme se connaissent les internationalistes. Bensaïd et ses Fragments mécréants (publiés par la revue Lignes en 2005) savait tout d’El Cabrero. Le Cabrero, lui, sait tout des autres.
Tous les flamencos sortent des clichés flamencos. Cela même s’appelle "être flamenco". Le Cabrero échappe à tous les clichés. Il prolonge, dans les formes les plus classiques, avec ses mots à lui, ses mots de tous les jours, le hurlement des sans-abri et celui des sans-terre. Il chante pour eux. Non pas vers eux, mais à leur place, en lieu et place de ceux qui n’ont pas de voix, pas voix au chapitre.
Ecoutez Como todo mortal (buleria), le formidable Fandango de Huelva, ou la seguiriya poignante qui suivit (La vida y la muerte). Ne pleurez surtout pas : la messe sans Dieu est dite. Le public de Nîmes, un des meilleurs de la planète flamenca, ne s’y trompe pas. Dialogues, rappels, rires, larmes, le rouge est mis. Vingt ans de festival, trois cent quarante artistes : le chevrier d’Aznacollar et son guitariste, Rafael Rodriguez, viennent de signer pour vingt ans de mieux. Rafael, sa calvitie de jardin public et son bouc au cordeau, est natif de Galaroza. On dirait un fils naturel de Freud et de Trotski, accompagnant à la six-cordes un Clint Eastwood de gauche. Vous n’êtes jamais allé à Galaroza ? Ne désespérez pas. La vie est longue.
Francis Marmande
Article paru dans l’édition du 15.01.10

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